Ce début d’année 2020 nous amène à beaucoup de questionnements. Elle sera indéniablement inscrite dans les grandes pages de l’Histoire. Avant le covid-19 différentes pandémies ont traversé la France pendant les siècles précédents mais une période m’a tout particulièrement intéressée : la pandémie de choléra en 1832. Le premier fait marquant sont les mesures misent en place en ce début de siècle par les autorités, élaborées grâce à l’expérience et les leçons du passé et qui, aujourd’hui encore, sont déployées pour le covid-19. Le second fait marquant, c’est le comportement humain face à une catastrophe sanitaire, commun aux deux époques et qui, à mon avis, restera immuable.

Toutes ces informations, je les ai collectées au travers de l’Histoire statistique du choléra-morbus, qui a régné en France en 1832 de Mr Paillard, H (employé à l’Hôtel Dieu). C’est le rapport très détaillé d’un employé de l’Hôtel-Dieu adressé à Mr Desportes (administrateur des Hôpitaux et Hospices Civils de Paris) en novembre 1832, relatant cette terrible période. Voici, en résumé, ses constatations minutieuses sur l’évolution de la maladie, de la mise en place de mesures pour contrer le mal, d’exemples concrets ainsi que les relevés des malades et des morts au jour le jour par hôpitaux et départements. Il nous fait partager aussi la polémique de l’époque sur la contagion. En somme le point de vue privilégié d’un témoin de première ligne durant ces mois tragiques où l’injustice entre riches et pauvres s’en trouve encore accentuée.

Paris printemps 1832

En ce début de printemps, à la consternation générale, la nouvelle tombe : le choléra, arrivant de l’Angleterre, est dans les murs…

Comment Paris, 1ère capitale Européenne, la plus peuplée d’Europe après Londres, admirée de tous, pouvait être confrontée à ce fléau ? Paris n’avait plus connu de pandémie depuis le XVIIème siècle. La ville s’était dotée de rues élargies et aérées, d’une police efficace, d’une médecine en pleine évolution, d’une vie sociale bonifiée. Comment pouvait on croire à pareille nouvelle !

En même temps, il restait beaucoup de quartiers qui vivaient encore dans une misère extrême où la faim sévissait avec une surpopulation à son comble dans les bas-fonds. Selon le médecin Louis René Villermé chaque habitant ne dispose que « d’un peu plus de trois fois l’espace qu’il occuperait, un jour, sous terre » (extrait de l’état sanitaire du Paris Romantique 1832). Et c’est précisément là que l’épidémie démarre. Certains médecins affirmeront même que c’était une maladie d’indigents causée par leurs vices et leurs excès d’alcool. Très vite la rumeur circule : on a empoisonné l’eau pour exterminer les pauvres. Début d’insurrection, des hommes se soulèvent, en entraînent d’autres et massacrent de pauvres innocents. Cette idée d’empoisonnement est bien fondée, mais non pas par malveillance, mais parce qu’aucune norme d’hygiène et de surveillance de l’eau potable n’était appliquée (pour la petite histoire : il faudra attendre 1902 pour que des normes d’hygiène soient instaurées).

Malgré l’essor notable de la science et de la médecine avec, entre autre, les recherches anatomiques de François Xavier Bichat, l’invention du stéthoscope et l’auscultation par René Laënnec en 1815…. l’épidémie s’étend brusquement dans les beaux quartiers.

La peur remplace l’insurrection. Un mouvement de panique s’empare de tous et les plus riches s’échappent de Paris pensant ainsi fuir le mal mais le choléra n’en a cure… Bon nombre d’entre eux meurent sur les routes permettant ainsi à la pandémie de s’étendre.

Des mesures en urgence

Dans les premiers jours, les autorités avaient pensé que ce fléau s’étiolerait en arrivant sur la France. Devant cette vague rapide de contamination, et afin de l’endiguer, des mesures d’urgence sont mises en place :

  • bureaux de secours gratuits : les médecins et pharmaciens prodiguent des soins aux plus démunis. Le cas échéant, ils les transfèrent vers un hôpital à l’aide de cabriolets.
  • des délégués de salubrité public par arrondissements : envoyés, pour assainir les rues, les maisons et les établissements publics. Leur but faire disparaître d’éventuels foyers d’infection comme les seaux d’aisance, le linge, l’eau stagnante…. (utilisation de la chaux) allant jusqu’à la destruction d’immeubles ou fermeture de rues.
  • mise à disposition d’hôpitaux temporaires dans différents quartiers de Paris. Pour palier à la surpopulation des hôpitaux ordinaires (1200 lits disponibles pour les cholériques dans ces derniers).
  • fermeture des lieux publics : mariages, réunions, théâtres, spectacles…..
  • Inspection des prisons : évacuations pour certaines, assainissements au lait de chaux, surveillance des infirmeries.

La contagion

Malgré tout cela, l’épidémie s’accentue et se répand à 32 départements en un mois. Au 31/07/1832, il y a 45 000 malades et 16 841 décès à Paris. Elle fera 100 000 morts en France au 1er octobre 1832, en seulement 6 mois. Si les mesures semblent fortes, une chose essentielle, et non des moindres, sème la discorde au sein même du corps médical : la contagion. Ce mode de transmission par contact direct ou indirecte sera très controversée.

Certains médecins dits « contagionistes » défendaient l’idée que la maladie pouvait se transmettre d’un individu à l’autre. Ceux dits « non-contagionistes » affirmaient que seul, l’air, le vent ou l’eau pouvait la transporter. Une polémique qui sévira encore pendant plusieurs années comme en témoigne cet article paru en 1867 dans la gazette médicale de Lyon.

Quant à nos ancêtres les plus défavorisés, ils étaient bien loin de ces discordes. Il leur fallait vivre et survivre à chaque jour qui passait. subissant ces pandémies ravageuses, parfois plusieurs fois dans leur vie. Sans hygiène ni remèdes efficaces, s’ils ne succombaient pas à la maladie, c’était la famine qui les achevait. Le plus souvent « louer le Seigneur » était leur dernier recours.

Plus de 180 ans d’écart et pourtant…

Si en 2020 nous ne parlons plus d’une pandémie de choléra mais de covid-19, certaines mesures sont restées :

  • renforcement de structures existantes avec une logistique performante
  • mise en place de structures d’accueil supplémentaires
  • mise à disposition d’hôpitaux temporaires (militaires et cliniques privées)
  • fermeture des lieux publics
  • contrôle des prisons (libérations anticipées, suspension des parloirs, protection des gardiens…)

A la différence d’autrefois, nos moyens de communications sont plus rapides et plus énergiques comme l’information continuelle sur les bons gestes à adopter, la rapidité du suivi de l’évolution de la maladie au jour le jour, les échanges entre pays pour faire avancer la recherche médicale …. Mais le point crucial est que la contagion ne fait plus polémique, que tout le monde l’entend, permettant ainsi un confinement plus efficace et l’application des gestes « barrière »

Pour la petite Histoire : C’est Ignace Semmelweiss qui, en 1847, découvrit l’efficacite du lavage des mains comme étant un geste essentiel. Mais c’est Louis Pasteur qui, un quart de siècle plus tard, démontrera la véracité de son intuition incomprise.

Et l’homme dans tout çà…..

Le monde se modernise mais l’homme reste fidèle à lui même. Si, comme à la médecine, son intelligence évolue pendant les siècles, il garde malgré tout certains comportements face à des situations analogues. Dans un premier temps c’est le déni et la méfiance qui l’emporte comme au XVIIème. Pas d’insurrection mais un acharnement systématique à faire circuler de fausses infos (fake news) plutôt que de remettre en question ses certitudes. Mais, le plus frappant, et je pense que cela ne vous aura pas échappé, c’est le « sauve qui peut » qui vient juste après. Réflexe que l’on retrouve quelque soit l’époque ; la peur panique, très humaine, qui suscite la fuite devant le problème en allant le « vivre mieux » ailleurs. Les riches de l’époque devenant les citadins d’aujourd’hui.

Une généralité qui n’est pas une majorité !! Bien heureusement. De nombreuses personnes révèlent aussi de grands coeurs. Une belle solidarité formée par une crise inédite et que nos ancêtres ont pu, eux aussi, connaître !

Sommes-nous des enfants gâtés à leurs yeux ? C’est indéniable, cette possibilité de pouvoir rester confiner chez nous en étant pris en charge par l’Etat avec une hygiène de vie et des soins efficaces leur semblerait extraordinaire. Et c’est très bien ainsi, cela nous rassure de savoir que nos vies se sont largement améliorées même si parfois nous n’en sommes pas toujours conscients. Mais soyons objectifs, si nos aïeux vivaient aujourd’hui leurs comportements seraient semblables au nôtre. C’est normal !! C’est humain !! Plus on en a et plus on en veut ! mais sans toujours prendre en considération l’impact de nos décisions et de nos erreurs.

Rappelez-vous nos livres d’Histoire de France avec toutes ses guerres, ses famines et ses pandémies… cela nous semblaient tellement incroyable, si loin et révolu…. Nous n’imaginions pas qu’à notre époque nous pourrions vivre pareille pandémie. En 1832 non plus, personne n’imaginait que cela reviendrait …Et pourtant ces pandémies sont toujours d’actualités.

Pendant ce temps Dame Nature…..

Peste, choléra, pandémies, épidémies, réchauffement climatique, pollution…. Dame nature nous rappelle à l’ordre…Pendant qu’elle se refait une santé nous perdons la nôtre ! Avec ce confinement obligé, chacun de nous, redécouvre ses bienfaits, sa beauté, sa générosité, son importance mais aussi son pouvoir à nous contraindre et nous plier. Prenons conscience de ses bruits, de ses silences, de sa plénitude, de sa faune et sa flore, qu’il faut bien avouer, nous avions tous quelque peu oublié ! La nature reprend ses droits ! Et cette note positive nous a ouvert, à tous, les yeux un peu plus grands…mais qu’en sera-t-il au lendemain du déconfinement ? Aurons-nous une fois de plus la mémoire courte ?

Dans ce contexte anxiogène, nous sommes revenus à des priorités primaires : survivre et manger… Mettons à profit ce temps suspendu pour peut-être, remettre en question nos anciens comportements et envisager lesquels, parmi les nouveaux, nous pourrions adapter et pérenniser pour un futur viable. Nous avons bien plus besoin de la nature qu’elle n’a besoin de nous !!!

De tout temps, l’homme a toujours fait preuve de prouesses techniques pour améliorer son quotidien, sa santé, sa soif de découvertes mais le plus souvent au détriment de sa terre nourricière. J’aime imaginer que cet après covid -19 lui permettra de démontrer qu’il est aussi capable de faire des prouesses pour effacer son image de destructeur avide. Depuis le début du confinement de belles idées émergent déjà, développons-les et surtout conservons-les !

Hou là là, je m’emballe, je m’emballe……et je sors du cadre !!!

Rien de mieux que l’histoire pour prendre du recul et avancer !!! C’est le bon moment pour se pencher dans nos archives …..